Arts & visage – 93/.. Le portrait contemporain à l’ère de l’internet, de l’IA, des logiciels, etc ?

Depuis des temps immémoriaux, le portrait se peignait à l’huile, sur toile, dans le silence d’un atelier. Le portrait, depuis la Renaissance, est un genre central dans l’histoire de l’art. Il matérialise l’identité, le statut social et la subjectivité du modèle.

Mais avec l’arrivée du Digital Art ou art numérique et du Net Art ou de l’art en réseau, la notion même de « visage » et de « présence » s’est métamorphosée. Aujourd’hui, il se code, se génère, s’affiche sur écran. Le visage humain, autrefois sanctuaire de l’identité, est devenu un flux de données, une image mobile, un écho algorithmique.

Ces nouvelles pratiques utilisent les outils numériques — logiciels de retouche, intelligence artificielle, réseaux sociaux, réalité augmentée — pour questionner la représentation, l’identité et la visibilité dans l’espace virtuel. Et dans ce contexte, la représentation du visage se réinvente : fluide, multiple, souvent dématérialisée. Le portrait n’est plus une image du corps — il est devenu le miroir de nos présences connectées. Bien avant les selfies et les filtres, certains artistes ont compris que l’ordinateur pouvait devenir pinceau.

Dans les années 1960, Vera Molnár, Frieder Nake ou Harold Cohen programment des lignes de code pour générer des formes. Cohen, avec son logiciel AARON, fait surgir les premières figures humaines dessinées par une machine. Ce ne sont pas encore des portraits au sens classique, mais déjà des esquisses d’une nouvelle subjectivité : celle du dialogue entre humain et algorithme. Le visage, ici, n’est plus reproduit — il est calculé.

Lorsque le web apparaît dans les années 1990, le portrait quitte la toile picturale pour la toile numérique. Le Net Art ne se contente pas de montrer des visages : il les déplace dans l’espace du réseau. Olia Lialina, en 1996, invente un portrait en fragments, où l’intime se déploie dans des fenêtres hypertextuelles. Eva et Franco Mattes exposent leur vie en ligne dans Life Sharing (2000), brouillant les frontières entre l’œuvre et la surveillance.

Plus tard, Amalia Ulman, sur Instagram, compose un faux portrait d’influenceuse dans Excellences & Perfections (2014) : un autoportrait performatif, entre vérité et illusion. Et LaTurbo Avedon, artiste-avatar, n’existe qu’à travers des pixels — autoportrait pur d’une entité née du réseau.Le visage devient alors interface, reflet de ce que nous projetons dans la sphère numérique.

De nos jours, le portrait numérique ne se contente plus de retoucher le réel : il invente de nouveaux visages. Des artistes comme Mario Klingemann, Refik Anadol ou Anna Ridler collaborent avec les algorithmes pour explorer la mémoire visuelle des machines. Klingemann fait générer en temps réel des visages par un réseau neuronal. Refik Anadol lui, traduit des millions d’images en paysages de données colorés — de véritables portraits de mémoire collective. ’IA devient un miroir qui ne reflète plus le monde, mais nos désirs de représentation. Chaque visage généré est une fiction plausible, un double qui n’a jamais existé. C’est le règne du post-portrait : le portrait d’un être sans corps.

Dans les années 2010, les artistes s’approprient les codes du numérique quotidien : la webcam, le selfie, les filtres de beauté. Petra Cortright compose des autoportraits vidéos saturés de reflets et de glitchs, Jeremy Bailey joue l’artiste augmenté dans ses performances en réalité augmentée, et Lu Yang multiplie ses avatars dans des univers digitaux flamboyants.

Le visage devient un espace de performance, un lieu mouvant où se négocient genre, identité et virtualité.L’autoportrait numérique n’est plus une simple image de soi, mais une expérience d’être vu à travers la technologie. Les artistes utilisent Photoshop, Blender, ou Procreate pour recréer des visages hybrides ou imaginaires.

D’autres utilisent l’I.A.ou Intelligence artificielle, Des programmes comme GANs (Generative Adversarial Networks) produisent des visages hyperréalistes sans modèle humain, mais aussi les selfies, les avatars et deepfakes pour réfléchir à la construction de soi à travers les écrans. Obvious Collective crée ainsi « Edmond de Belamy »un portrait généré par IA vendu chez Christie’s,

Certain(e)s artistes vont plus loin encore : ils effacent le corps, ou le redéfinissent.Ed Atkins crée des avatars hyperréalistes capables d’émotion, tandis que Ian Cheng imagine des entités numériques autonomes.Hito Steyerl s’interroge sur la disparition du visage à l’ère des écrans de surveillance (How Not to Be Seen), et Jon Rafman explore les paysages virtuels de Google Street View à la recherche de silhouettes humaines fantomatiques. Ici, le portrait devient une présence sans chair, une empreinte dans le flux des images.

Une nouvelle scène mondiale poursuit cette exploration :Sofia Crespo crée des visages organiques, moitié humain moitié insecte.Serwah Attafuah, dans un style afro-futuriste, réinvente le portrait comme rituel numérique. Jake Elwes, avec Zizi – Queering the Dataset, brouille les frontières de genre dans les visages générés par IA. Sougwen Chung peint avec des robots ; Claire Silver collabore avec l’intelligence artificielle pour produire des portraits poétiques et métaphysiques.

Ces artistes ne cherchent plus à représenter le visage humain : ils inventent une nouvelle sensibilité visuelle, à la fois technologique et profondément intime.Du pinceau au pixel, du modèle à la donnée, le portrait est devenu un espace de mutation.Le Digital Art et le Net Art ont fait basculer la question de la ressemblance vers celle de la présence :comment être perçu dans un monde d’images sans fin ?

Dans cet univers fluide, le portrait devient moins un miroir qu’un signal, une trace mouvante dans la grande mémoire du réseau Et peut-être qu’au fond, chaque visage généré, chaque avatar, chaque selfie partagé, poursuit la même quête ancienne : celle de laisser une empreinte, d’exister à travers l’image.

Dans le contexte du marché de l’art numérique, même si le succès est mitigé, les NFT Non-Fungible Tokens redéfinissent la valeur du portrait.Des artistes comme Beeple, Pak ou Claire Silver créent des portraits numériques uniques, enregistrés sur la blockchain, qui deviennent des symboles d’identité et de rareté dans le monde virtuel.

Vera Molná – Sans titre
Frieder Nake – Sans titre
Harold Cohen – réalisé avec le logiciel Aaron
Olia Lialina – Treasure Trove
Amalia Ulman – Excellences and Perfection
Mario Klingemann, – Memories of Passersby
LaTurbo Avedon – Sans totre
Jeremy Bailey – Important portrait of the artist’s wife
Ed Atkins – Good boy
Claire Sylver – Sans titre
Portrait d’Edmond de Belamy
Beeple – The First 5000 Days – A non-fungible token

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