Les mouvements artistiques de 1800 à aujourd'hui +Les arts visuels depuis l'Antiquité jusqu'à l'orée du 19ème siècle.LesTechniques, manifestations, artistes, biographies, répertoires , carnets de liens + et bien d'autres choses
Au XIXᵉ siècle, alors que l’Europe occidentale associe le romantisme à la ruine, au sublime alpin ou aux tempêtes maritimes, la Russie développe une vision singulière du paysage. Immense, contrasté, souvent hostile, le territoire russe devient un miroir moral et spirituel. Chez les peintres paysagistes romantiques russes, la nature n’est pas un simple décor : elle est mémoire, mélancolie, promesse, parfois même personnage.
Le romantisme pictural russe émerge plus tardivement qu’en France ou en Allemagne, principalement entre les années 1830 et 1870. Il se nourrit de plusieurs influences : le paysage classique hérité de l’Académie impériale, la peinture allemande (notamment Caspar David Friedrich), et la littérature russe, marquée par Pouchkine, Lermontov ou Gogol.
Mais à la différence du romantisme occidental, souvent centré sur l’individu face à la nature, le romantisme russe inscrit le paysage dans une conscience collective. La steppe, la forêt, la rivière ou la neige ne parlent pas seulement du moi intérieur : ils évoquent l’âme nationale, le temps long, la destinée historique.
Longtemps restée dans l’ombre des grandes écoles française, anglaise ou allemande, la peinture de paysage romantique espagnole occupe pourtant une place singulière dans l’histoire de l’art du XIXᵉ siècle. Elle se développe à la croisée de plusieurs tensions : héritage du Siècle d’or, traumatisme de la guerre d’Indépendance contre Napoléon, redécouverte du territoire national et dialogue intense avec les courants européens. Le paysage y devient un espace chargé d’émotion, de mémoire et parfois de mélancolie politique.
En Espagne, le romantisme pictural s’affirme plus tardivement que dans le nord de l’Europe, principalement à partir des années 1830–1840. Cette temporalité décalée n’est pas un simple retard : elle reflète une situation historique spécifique, marquée par l’instabilité politique, l’exil de nombreux artistes et la lente modernisation des institutions artistiques.
Le paysage romantique espagnol se nourrit d’une double source. D’un côté, l’influence étrangère — notamment britannique et française — introduit une vision du paysage comme expérience sensible et subjective. De l’autre, les peintres espagnols puisent dans leur propre territoire : montagnes arides, plaines castillanes, ruines médiévales, monastères isolés et sites chargés d’histoire deviennent des motifs privilégiés.
Un trait distinctif du romantisme paysagiste espagnol réside dans l’importance accordée à la ruine et au paysage historique. Là où les romantiques allemands méditent sur l’infini et la spiritualité, les Espagnols inscrivent souvent la mélancolie dans une temporalité nationale.
Les ruines gothiques ou islamiques ne sont pas de simples motifs décoratifs : elles incarnent la stratification culturelle de l’Espagne et les fractures de son histoire. Cette sensibilité rejoint celle des voyageurs romantiques étrangers — écrivains et artistes fascinés par l’Espagne — mais elle est ici vécue de l’intérieur.
Le romantisme allemand, qui s’épanouit entre la fin du XVIIIᵉ siècle et le milieu du XIXᵉ, accorde au paysage une place centrale et inédite. Loin d’être un simple décor, la nature devient un miroir de l’âme, un espace de méditation métaphysique et un lieu de confrontation avec l’infini. Chez les peintres paysagistes romantiques allemands, le paysage est chargé d’émotions, de symboles et de silence : il est une expérience intérieure autant qu’une vision du monde.
Le romantisme allemand naît dans un climat intellectuel marqué par la philosophie idéaliste (Kant, Fichte, Schelling), la redécouverte du Moyen Âge, la poésie de Goethe et de Novalis, et une réaction contre le rationalisme des Lumières. La nature y est perçue comme un organisme vivant, traversé par une dimension spirituelle.
Contrairement à la tradition classique, qui privilégiait un paysage ordonné et souvent idéalisé, les artistes romantiques allemands s’attachent à des sites sauvages, solitaires, parfois inquiétants : forêts profondes, montagnes escarpées, ruines envahies par la végétation, mers brumeuses. Le paysage devient l’espace du sublime, au sens philosophique : ce qui dépasse l’homme, l’élève et l’angoisse à la fois.
Philipp Otto Runge = Paysage forestier avec rivière Carl Gustave Carus -Matin brumeux-+Johan_Christian_Dahl_-Danish_Winter_Landscape_with_Dolmen-_Ernst Ferdinand Oehme – Procession in the fogCarl Blechen – Paysage de dunes
Adrian Ludwig Richter -Un berger et ses moutons
Johann Martin von Rohden – Italian Landscape Christian Friedrich Gille – Paysage en Suisse
Au tournant du XIXe siècle, la Grande-Bretagne occupe une place centrale dans le renouveau de la peinture de paysage en Europe, dans un contexte pleinement marqué par la sensibilité romantique. Longtemps considérée comme un genre mineur, cantonné à l’arrière-plan ou à la topographie descriptive, la représentation du paysage devient alors un champ d’expérimentation esthétique majeur. Les peintres britanniques du début du XIXe siècle transforment la nature en véritable sujet artistique, porteur d’émotion, de mémoire et de réflexion sur le monde moderne.
Plusieurs facteurs expliquent cet essor spectaculaire du paysage en Grande-Bretagne. D’une part, la Révolution industrielle bouleverse profondément les territoires, les modes de vie et les rapports à la nature. Face à l’urbanisation rapide et à la mécanisation, le paysage devient un lieu de refuge imaginaire, un espace de contemplation et parfois de résistance symbolique.Le paysage n’est plus seulement observé : il est vécu, ressenti, interprété. Enfin, la tradition de l’aquarelle et du dessin sur le motif, très développée en Grande-Bretagne, favorise une observation directe du réel et une grande liberté d’exécution.
Le paysage britannique du début du XIXe siècle ne se contente pas de refléter son époque : il en façonne durablement l’imaginaire visuel. En affirmant la valeur expressive du paysage ordinaire, en explorant les effets atmosphériques et en revendiquant une subjectivité assumée, ces peintres ouvrent la voie à des évolutions majeures de l’art européen.
William Turner – Storm at the Mouth of the Grand Canal, Venice,Thomas Girtin – Kirkstall Abbey, YorkshireJohn Sell Cotman – Mountainous Landscape, North WalesPeter DE Wint – LandscapeAnthony_Vandyke-Copley- Fielding – Richmond Hill
Au début du XIXᵉ siècle, le paysage cesse progressivement d’être un simple décor. Il devient un espace de projection intérieure, un lieu où se mêlent la contemplation, l’inquiétude, l’élan spirituel et parfois la solitude. En France, le romantisme transforme en profondeur la peinture de paysage : la nature n’y est plus ordonnée selon des règles héritées du classicisme, mais ressentie, vécue, traversée par l’émotion humaine.
Les paysagistes romantiques français s’inscrivent en réaction contre le paysage académique des siècles précédents, dominé par l’idéalisation à la manière de Claude Lorrain ou de Poussin. Là où le paysage classique proposait une nature stable, harmonieuse et intemporelle, le romantisme introduit le mouvement, l’instabilité et le sublime.
La nature devient changeante, parfois menaçante. Les ciels se chargent de nuages, les arbres se tordent sous le vent, les montagnes et les forêts imposent leur grandeur silencieuse. Le paysage romantique est moins un lieu qu’une expérience.
Au XIXᵉ siècle, le paysage cesse définitivement d’être un genre secondaire pour devenir un lieu central de l’expérience artistique. Héritier des traditions classiques et du paysage idéal hérité du XVIIᵉ siècle, il se transforme profondément sous l’effet des bouleversements politiques, sociaux, scientifiques et techniques qui marquent le siècle.
Au tournant du siècle, le paysage s’émancipe de la construction intellectuelle héritée de Poussin ou de Claude Lorrain. Il n’est plus seulement une composition harmonieuse destinée à illustrer des valeurs morales ou mythologiques, mais un espace observé, ressenti, parfois éprouvé. La nature devient un sujet autonome, digne d’être représenté pour elle-même, dans sa diversité, sa rudesse ou sa banalité.
Le XIXᵉ siècle voit émerger une nouvelle relation à la nature, profondément marquée par la sensibilité romantique. Le paysage devient le miroir des états d’âme, des émotions et de l’imaginaire. Montagnes, forêts, tempêtes, ruines ou horizons infinis sont investis d’une charge symbolique forte : la nature sublime, inquiétante ou mélancolique exprime la fragilité humaine face à l’immensité du monde. Même lorsque le romantisme s’efface, cette subjectivité demeure : le paysage n’est jamais neutre, il porte le regard singulier de l’artiste.
Le XIXᵉ siècle est aussi celui du retour à l’observation directe. Les progrès techniques (tubes de peinture, pigments industriels), mais aussi l’arrivée du Chemin de Fer, permettent aux artistes de travailler hors de l’atelier. Le paysage se construit désormais sur le motif, face au réel, au fil des saisons et des variations de lumière.Cette pratique renouvelle profondément l’approche du paysage : les effets atmosphériques, les ciels changeants, les jeux de lumière deviennent des sujets en soi. La nature est saisie dans son instabilité plutôt que dans une forme idéale.
Parallèlement, le paysage du XIXᵉ siècle intègre progressivement les transformations du monde moderne. Routes, chemins de fer, ponts, ports, villes en expansion, campagnes travaillées par l’homme apparaissent dans les œuvres.Le paysage n’est plus seulement sauvage ou pastoral : il devient un espace habité, façonné, parfois menacé.Cette tension entre nature et civilisation traverse tout le siècle, opposant souvent nostalgie d’un monde rural idéalisé et fascination pour le progrès.
Le paysage du XIXᵉ siècle se caractérise par une grande diversité d’approches :expressives ou analytiques,poétiques ou documentaires,intimes ou monumentales. Le paysage devient un laboratoire artistique où s’inventent de nouvelles manières de voir, de peindre et de penser le monde. Il accompagne les mutations profondes de la société tout en offrant aux artistes un espace de liberté et d’expérimentation sans précédent.
C’est dans ce cadre général que chaque pays développera ses propres sensibilités, écoles et traditions paysagères. C’est ce qui sera abordé dans la suite de billets consacrés au paysage au 18ème siècle.
Au XVIIIᵉ siècle, le paysage dans les Amériques se trouve à la croisée de plusieurs dynamiques: C’est celui des grandes expéditions scientifiques commandées par la monarchie espagnole, comme l’ expédition Malaspina. Ces entreprises produisent un immense corpus visuel, souvent méconnu en Europe, qui constitue l’un des plus vastes ensembles paysagers du continent. C’est aussi une période de colonisation, Et aussi d’ émergence d’identités locales.
Bien avant l’âge d’or du paysage romantique au XIXᵉ siècle, une génération d’artistes fascinés par le Nouveau Monde, topographes, ingénieurs, voyageurs ou illustrateurs — contribue à façonner les premières représentations picturales des espaces américains.
Ces paysages ne sont pas encore pensés comme des domaines autonomes de l’art, mais ils constituent des documents précieux : visions mêlant précision scientifique, exotisme et affirmation culturelle.
Au cours du XVIIIᵉ siècle, la peinture de paysage en Amérique du Nord émerge progressivement comme un langage visuel capable d’exprimer la relation singulière entre les colons européens, les populations autochtones et un territoire encore largement perçu comme vaste, sauvage et mystérieux. Si l’art colonial reste longtemps dominé par le portrait, le paysage commence alors à s’affirmer, d’abord comme élément secondaire dans des scènes topographiques ou des vues de villes, puis comme sujet autonome.
Influencés par les traditions picturales britanniques et hollandaises, les artistes nord-américains adaptent ces modèles à un environnement où la nature impose son immensité, ses contrastes et ses promesses. Ce glissement progressif vers la représentation du territoire annonce l’essor, au début du siècle suivant, d’une véritable sensibilité paysagère propre au Nouveau Monde, où le paysage devient le vecteur privilégié d’identités nationales en formation et de visions idéalisées de la frontière.
Dans l’Empire des Habsbourg et dans les provinces d’Europe de l’Est, les peintres sont souvent formés à Vienne, Dresde ou à l’Académie de Saint-Pétersbourg, centres où l’on apprend la perspective, la composition et l’art du paysage idéal à la manière de Claude Lorrain ou de Gaspard Dughet.
Dans ces régions politiquement fragmentées — Pologne-Lituanie, Empire des Habsbourg, États germaniques, Bohême, Hongrie — la peinture de paysage devient un espace d’expérimentation esthétique, mais aussi un miroir des identités territoriales et sociales.
Le XVIIIᵉ siècle est un moment de transition pour le paysage en Europe de l’Est et en Europe centrale. La demande change : les aristocraties locales et les cours impériales souhaitent des vues topographiques, des paysages réels, témoignant de leurs domaines, de leurs villes et de leurs campagnes. Cette tension entre paysage idéalisé et paysage observé caractérise tout le siècle.
Bien avant l’explosion romantique du XIXᵉ siècle — avec ses fjords dramatiques, ses ciels polaires et ses vastes forêts devenues emblèmes nationaux — la Scandinavie du XVIIIᵉ siècle a posé les bases d’une véritable culture du paysage.
Marqués par l’héritage baroque, l’essor des académies et une sensibilité croissante à la nature locale, les peintres danois, suédois et norvégiens ont contribué à définir l’identité visuelle du Nord européen.
Le XVIIIᵉ siècle scandinave est dominé par deux centres majeurs : Stockholm, où l’Académie royale suédoise voit le jour en 1735 et Copenhague, où l’Académie royale des beaux-arts est fondée en 1754. Ces institutions encouragent l’étude de la nature, la pratique du dessin topographique et l’idéal de « vérité » propre à l’esthétique néoclassique naissante. Elles servent également à former des artistes capables de documenter le territoire — un enjeu essentiel pour des monarchies engagées dans la connaissance de leurs régions éloignées.
Un certain nombre de peintres scandinaves du 18ème siècle se sont intéressés au paysage :
À la croisée des Lumières et du sentiment préromantique, le paysage peint en pays germanophones connaît au XVIIIᵉ siècle une transformation profonde. Il ne se contente plus d’être un simple décor pour des scènes historiques ou religieuses : il devient progressivement un genre autonome, porteur d’une sensibilité nouvelle, oscillant entre observation du réel et idéalisation morale.
Au début du XVIIIᵉ siècle, la plupart des artistes s’inscrivent dans la tradition du paysage idéalisé, héritier de Poussin et Lorrain. Cette esthétique se nourrit d’une vision philosophique : représenter la nature comme miroir d’un ordre harmonieux, reflet du cosmos régulé par la raison.
À partir des années 1750–1770, l’esprit des Lumières valorise l’expérience directe du monde. Le paysage devient observé sur le motif, avant même l’essor du plein air du XIXᵉ siècle. Le résultat : une nature moins héroïque, plus proche du quotidien, voire teintée d’une subtile mélancolie.
Le XVIIIᵉ siècle en Italie voit le paysage s’imposer non plus seulement comme décor ou arrière-plan d’une scène religieuse ou mythologique, mais comme sujet autonome — souvent empreint d’une poésie arcadienne, d’un goût pour l’idylle pastorale ou la rêverie ruiniste, reflet des aspirations plus larges de l’époque au « pittoresque » et à la contemplation d’une nature idéalisée .Cependant, contrairement à ce qu’on observe plus tard en France ou en Angleterre la tradition italienne reste en grande partie « construite. imagée » : paysages composés, souvent imagés, mêlant éléments naturels, ruines, villages, rivières — des paysages qui expriment un équilibre entre nature, histoire, et humanité.
Les paysages sont idéalisés et poétiques avec des ruines, des bergers, des rivières, des forêts, villages, des ponts, des maisons. Une attention particulière est portée à la lumière, à l’atmosphère, aux transitions — au crépuscule, à l’aube, à la douceur d’un après-midi — donnant au paysage une dimension émotionnelle et sensible. Le paysage italien du XVIIIᵉ ne se limite pas aux campagnes — il s’étend aux côtes, aux lagunes, aux villes avec le Védutisme, aux ports. Ces paysages étaient appréciés non seulement par la noblesse, et la bourgeoisie), mais aussi exportés notamment en Angleterre
Jusqu’au début du 18ᵉ siècle, la peinture en Grande-Bretagne privilégiait les portraits, scènes d’histoire, et sujets religieux ou mythologiques, Comme ailleurs à cette époque, le genre du paysage était considéré comme secondaire, utilitaire, ou purement décoratif. Mais progressivement, sous l’influence conjointe de maîtres continentaux (hollandais, français, italiens) et d’un intérêt croissant pour la nature, l’environnement rural et la science naturelle, le paysage s’affirme comme sujet digne d’intérêt esthétique et philosophique.
C’est dans ce contexte que va émerger l’“école paysagiste britannique” Les artistes commencent à peindre la nature non plus comme arrière-plan, mais comme sujet principal, avec des préoccupations esthétiques, poétiques, voire morales.
Au XVIIIᵉ siècle, le paysage en France connaît une véritable mutation esthétique et intellectuelle. Longtemps considéré comme un genre secondaire — inférieur au grand genre de la peinture d’histoire selon la hiérarchie académique.
À l’Académie royale de peinture et de sculpture, le paysage n’est pas prioritaire. Influencée par l’héritage du classicisme du XVIIᵉ siècle (Poussin, Lorrain), l’institution valorise le paysage héroïque : une nature ordonnée, élevée, support d’histoires morales ou mythologiques.Ce modèle reste puissant jusqu’au milieu du siècle, perpétué notamment par Jean-Baptiste Oudry ou Pierre Patelà travers des compositions équilibrées, pensées comme des architectures naturelles.
Le paysage va bientôt devenir l’un des champs privilégiés d’exploration des artistes de la fin du siècle. Cette évolution s’opère dans un contexte philosophique et culturel où la nature est repensée : on la veut à la fois miroir du sensible et territoire du sublime.
De nombreux artistes français voyagent en Italie grâce au Prix de Rome. Ils et y découvrent les maîtres du paysage classique. Mais ils y rencontrent aussi le goût du pittoresque, venu d’Angleterre, et l’observation directe de la nature, diffusée par les philosophes des Lumières La nature commence alors à être perçue pour elle-même, non plus seulement comme décor d’une narration.
Le XVIIIᵉ siècle français est ainsi un moment charnière dans l’histoire du paysage : un passage du paysage-narratif au paysage-sujet, du modèle idéal à l’expérience vécue.En ouvrant la voie à une contemplation plus directe de la nature, les peintres de ce siècle ont préparé les grandes révolutions esthétiques du siècle suivant.
Le paysage au XVIIIᵉ siècle : un art en transition.
Le XVIIIᵉ siècle marque une période charnière dans l’histoire du paysage : encore perçu comme un genre mineur dans la hiérarchie académique, il s’émancipe progressivement, s’enrichit d’enjeux philosophiques et devient un lieu d’expérimentation esthétique.
Dans la hiérarchie instaurée par les académies, le paysage reste classé sous la peinture d’histoire. Il est encore souvent considéré comme un simple décor ou un exercice de style, devant exprimer un idéal harmonieux. Le paysage « classique », hérité de Lorrain et Poussin, demeure la référence, avec une composition équilibrée, une perspective maîtrisée,une lumière dorée, des ruines et scènes pastorales idéalisées. Cependant les nombreuses académies vont bientôt largement accompagner le mouvement
Le siècle des Lumières modifie le rapport à la nature.La botanique, la géologie, la cartographie et l’essor des sciences naturelles stimulent une observation plus précise du réel. Parallèlement, leGrand Tour conduit artistes et amateurs britanniques ou français, allemands, etc à découvrir l’Italie. Ces voyages enrichissent le paysage d’une dimension documentaire et affective : le paysage devient mémoire, expérience sensible.
Au fil du siècle, le paysage se détache du seul idéal classique. Le pittoresque, né dans la culture britannique, il valorise l’irrégulier, le singulier, le rustique. Il met en avant les chemins tortueux, les arbres tordus, les cascades, les ruines envahies par la végétation. Il dialogue avec la naissance du jardin paysager anglais, qui rejette la symétrie au profit d’une nature « ordonnée selon les lois du sauvage ». Le sublime, sous l’influence d’ Edmund Burke et des sensibilités préromantiques, le paysage devient aussi lieu d’émotion extrême : montagnes, tempêtes, gouffres, immensités inspirent un sentiment d’effroi mêlé d’admiration.
Le paysage du XVIIIᵉ siècle n’est pas qu’un décor : il reflète les interrogations du temps.La Nature comme refuge face à la corruption urbaine (Rousseau). La recherche préromantisme e d’authenticité et de sentiments.L’artiste propose un regard personnel, moins contraint par les règles académiques. Il préfigure les bouleversements du XIXᵉ siècle, où le paysage deviendra un espace d’exploration plastique chez les romantiques les expressionnistes.
Au XVIIIᵉ siècle, le paysage passe de la fonction subalterne à une véritable ambition artistique, nourrie par la science, le voyage, la philosophie et les nouvelles sensibilités. Entre idéal classique, pittoresque anglais et sublimité préromantique, il devient l’un des grands territoires esthétiques du passage vers la modernité.
Dans les prochains billets on partira à la découverte du Paysage au 18ème siècle, en Europe et dans les Amériques.
L’histoire du paysage américain commence bien avant la grande tradition de la Hudson River School au XIXᵉ siècle. Dès le XVIIᵉ siècle, explorateurs, cartographes et artistes coloniaux posent leurs pinceaux sur un Nouveau Monde encore largement inconnu des Européens. Le paysage n’est alors ni un genre autonome ni un sujet esthétique : il sert à décrire, à inventorier, parfois à promouvoir. Pourtant, derrière ces visées utilitaires, s’esquisse déjà un rapport sensible au territoire.
Dans les colonies anglaises et néerlandaises, l’image du paysage a d’abord une fonction pratique. On peint pour montrer la fertilité du sol, la topographie, la navigabilité des rivières. Ainsi, les premiers paysages américains appartiennent à un espace intermédiaire entre l’illustration topographique et l’observation naturaliste, un peu à la manière des dessins d’explorateurs de la Renaissance.
Le XVIIᵉ siècle européen évoque spontanément les horizons dorés de Claude Lorrain ou les ciels mouvants des peintres hollandais. Pourtant, au-delà du Danube et des Carpates, le paysage se construit lui aussi, dans le silence des plaines polonaises, les vallées bohémiennes et les territoires frontaliers rongés par les guerres ottomanes.
Ce n’est pas une histoire de grandes écoles flamboyantes, mais une histoire d’échanges, d’influences, de migrations, où des artistes locaux et itinérants donnent naissance à une manière singulière de regarder le monde.
Dans les pays de l’Europe de l’Est et Centrale, le paysage n’est pas encore un « genre » autonome. Il se cache dans les arrière-plans des portraits nobiliaires, dans les vues topographiques des domaines, dans les fresques religieuses qui commencent timidement à s’ouvrir sur la nature. On y rencontre des paysages topographiques, des scènes de Chasse, des scènes militaires et bien entendu des scènes religieuses.
Lorsque l’on pense au “paysage du XVIIᵉ siècle”, l’imaginaire nous mène souvent chez les peintres hollandais ou italiens. Cependant dans toute la Scandinavie, la situation est différente : le paysage n’y est pas encore un genre indépendant et souvent il se manifeste comme décor — arrière-plan de portraits, vues topographiques de domaines ou éléments d’ornementation d’églises.
Pourtant, les espaces nordiques — forêts, lacs, côtes rocheuses — n’en ont pas moins inspiré une vision artistique singulière, façonnée par des influences étrangères et par une clientèle (cours royales, aristocratie, églises) aux commandes spécifiques.
Deux phénomènes expliquent la physionomie de la scène picturale nordique au XVIIᵉ siècle, De nombreux peintres hollandais, flamands, allemands et italiens voyagent ou voient leurs gravures diffusées en Scandinavie. Au Nord, le paysage sert souvent des fonctions pratiques (vues topographiques, projets de palais, décors d’églises) plutôt qu’une célébration autonome de la nature ; les peintres locaux travaillent fréquemment comme portraitistes, décorateurs ou peintres d’églises, et n’explorent le paysage que comme arrière-plan ou document.
A la cour de Suède, pays dominant dans la région, le portrait officiel et la grande commande historique dominent : les peintres de cour peignent rois, généraux et scènes allégoriques, mais soignent en même temps l’arrière-plan paysager — souvent italianisant ou dramatiquement scénique.
Le Danemark de la fin du XVIIᵉ accueille plusieurs peintres formés aux écoles occidentales ; la tradition topographique et décorative y est plus visible que la peinture de paysage “en soi” Les principaux artistes sont alors Jacob Coning =Bernhard Keil =Hendrick Krock =Reinhold Timm.
La Norvège du XVIIᵉ ne développe pas encore une école nationale de paysage : beaucoup de vues “nordiques” figurant dans les collections européennes sont l’œuvre de peintres hollandais ou allemands ayant voyagé en Scandinavie. Parmi eux
La Finlande qui fait alors partie du royaume de Suède) voit apparaître au XVIIᵉ une activité artistique centrée sur la peinture religieuse et d’ornement ; les paysages y sont généralement des éléments d’arrière-plan. Sont actifs dans le pays Abraham Myra = Lars Gallenius = Diedrich Möllerum.
Comme on peut le constater ci-dessous et comme l’on pouvait s’en douter, le paysage ne constitue pas encore un thème à lui seul, pour les peintres scandinaves du 17ème siècle.
Le paysage allemand du XVIIᵉ siècle occupe une place singulière dans l’histoire de l’art européen. À la croisée de l’influence hollandaise, de l’héritage maniériste du siècle précédent et des bouleversements religieux post-réformistes, la peinture de paysage en Allemagne développe un langage propre, à la fois poétique, métaphysique et profondément ancré dans l’observation de la nature.
Au XVIIᵉ siècle, l’espace germanique est marqué par la guerre de Trente Ans (1618–1648), qui entraîne une diminution des commandes et une mobilité accrue des artistes. Beaucoup voyagent vers les Pays-Bas, l’Italie ou l’Autriche, où ils découvrent de nouveaux modèles picturaux. Cette circulation contribue à l’émergence d’une école paysagiste marquée par le précisionnisme nordique issu de la Renaissance germanique, l’attrait pour les ciels dramatiques néerlandais et les ambiances idéalisées inspirées de Claude Gellée, dit Le Lorrain, et de l’Italie classique.
Le paysage devient alors un genre autonome, mais souvent porteur d’un sens spirituel, moral ou politique .La nature est souvent précise, mais jamais strictement topographique : l’enjeu est d’exprimer une atmosphère ou un état d’âme. Les peintres utilisent les perspectives à l’italienne et les diagonales conduisant vers un arrière-plan brumeux, les effets de soleil levant, les lumières argentée ou nocturnes.
Le XVIIe siècle en Italie, dominé par les courants baroques et classiques, n’a pas consacré le paysage comme un genre purement réaliste ou topographique. À l’inverse des peintres du Nord qui cherchaient souvent à capturer la nature dans sa vérité immédiate, les artistes italiens ont élaboré une vision idéale, héroïque et profondément narrative de la nature.
Le paysage n’est pas une fin en soi, mais un théâtre où se déploient l’histoire, la mythologie et le sentiment du sublime. Il se déploie dans deux directions : le paysage idéal hérité de la Renaissance et le paysage héroïque.
Les paysagistes italiens du XVIIe siècle n’ont pas peint la nature « telle qu’elle est », mais **telle qu’elle devrait être** : parfaite, dramatique ou sublime. Ils ont attiré les jeunes artistes qui effectuaient leur « Grand Tour » en Italie.
Le XVIIe siècle en Angleterre constitue une période fondatrice pour la peinture de paysage, bien que ce genre soit encore considéré comme mineur comparé à la peinture d’histoire ou au portrait. Le paysage émerge progressivement comme un sujet autonome, marqué par des influences étrangères et l’éclosion d’une sensibilité proprement britannique.
À l’époque, la peinture de paysage pure est encore peu prisée. Elle est souvent reléguée au rang de décor ou d’arrière-plan pour des scènes historiques ou religieuses. Sa valeur tient moins à la représentation de la nature qu’à sa capacité à illustrer un récit ou un thème noble.
Le développement du paysage britannique est largement impulsé par des artistes flamands et hollandais qui s’installent en Angleterre ou dont les œuvres y sont importées et admirées. Leur maîtrise du naturalisme et de la lumière va être déterminante. Certains artistes se spécialisent dans le paysage topographique.
Le XVIIe siècle français en peinture est dominé par le classicisme et la hiérarchie des genres établie par l’Académie royale de peinture et de sculpture. Dans cette classification, la **peinture de paysage** se situe encore assez bas, loin derrière la peinture d’histoire, considérée comme le genre noble par excellence. Pourtant, des artistes de talent ont œuvré dans ce domaine, posant les bases de ce qui deviendra, au siècle suivant, un genre majeur.
En France, la conception du paysage au XVIIe siècle est alors fortement influencée par des modèles italien, hollandais et flamand. Cependant, le paysage sans sujet historique prédominant peine à s’imposer. Il est souvent nécessaire d’y intégrer une « histoire » pour lui donner sa légitimité.. Cependant les peintres paysagistes français sont parvenu à élever le paysage au rang d’art intellectuel et poétique,
Le 17ème siècle dans les Pays-Bas méridionaux. est marqué par la Contre-Réforme et la domination espagnole, puis autrichienne. Contrairement aux Provinces-Unies (Pays-Bas du Nord), où la peinture de paysage reflète souvent une société protestante et marchande, la Flandre catholique reste sous influence aristocratique et ecclésiastique. Pourtant, le paysage y devient un genre à part entière, porté par une demande croissante de la bourgeoisie et de la noblesse.
Parmi les caractéristiques du paysage flamand , on relève la diversité des sujets : forêts, rivières, montagnes, les scènes hivernales, les paysages nocturnes. Les peintres utilisent la perspective atmosphérique, une palette contrastée entre ombres et lumières.
Après la révolte contre l’Espagne et la fondation de la République hollandaise (1581), les Pays-Bas du Nord connaissent au 17ème siècle , appelé Siècle d’or, un essor économique, commercial et culturel sans précédent.
La bourgeoisie marchande, enrichie par le commerce maritime, devient la principale mécène des artistes. Le paysage incarne les valeurs protestantes (humilité, travail, harmonie avec la nature) et la nouvelle identité nationale. C’est l‘âge d’or de la peinture néerlandaise.
Les caractéristiques du paysage néerlandais sont la représentation fidèle des paysages locaux avec les dunes, les canaux, les moulins, les forêts. Les thèmes variés ,hivernaux, lunaires, fantastiques. Avec des symboles comme la tempête pour la colère divine et la temps calme la prospérité. Et l’utilisation de la perspective atmosphérique.
Pendant la Renaissance, le paysage s’émancipe lentement du rôle secondaire qu’il occupait depuis le Moyen Âge. Dans les tableaux religieux ou mythologiques, il n’est plus seulement un décor : il devient un espace où s’expriment la lumière, la perspective et le sentiment du monde. Les artistes redécouvrent la nature comme un lieu d’harmonie, où l’ordre géométrique du regard humain rencontre la beauté de la création.
L’art du paysage pendant la Renaissance s’est construit autour d’histoires bibliques, mythologiques et historiques. À cette époque, très peu d’artistes font du paysage le sujet principal de leurs œuvres. Il est toujours en arrière-plan. Les avancées mathématiques de l’époque ont profondément touché la peinture de paysage. En effet, les multiples découvertes mathématiques et scientifiques ont apporté une meilleure compréhension de la perspective et de la proportion, ce qui a radicalement transformé les représentations de paysage .
La peinture de paysage a été reconnue officiellement comme genre artistique au 16e siècle, se plaçant aux côtés de la peinture d’histoire, du portrait, de la peinture de genre et de la nature morte. Malgré ce titre, le genre du paysage va encore rester insignifiant, jugé inférieur aux autres genres plus traditionnels et académiques. . Mais une fois encore, le paysage est au second plan, laissant le récit mythologique de Charon et les Enfers au premier plan.
En Italie, les innovations techniques changent tout. L’invention de laperspective linéaire au XVe siècle permet aux peintres d’organiser l’espace de façon cohérente : la profondeur du paysage devient un instrument de composition. ChezPiero della Francesca, GiorgioneLéonard de Vinciou le Pérugin, le ciel et les collines ne sont plus des motifs symboliques, mais des plans vivants où la lumière modèle le relief.
Mais la nature reste encore « idéale ». Elle reflète un équilibre mathématique, presque spirituel. On cherche moins à reproduire un lieu réel qu’à évoquer une perfection du monde — un ordre harmonieux entre l’homme et la terre.
Dans le Nord, la vision est différente. Les peintres flamands, attachés à la précision du détail, développent un regard empirique et concret. Joachim Patinir est souvent considéré comme le premier véritable « peintre de paysage » : ses tableaux, comme Le Repos pendant la fuite en Égypte, montrent des vallées et des rivières vues depuis un point de vue élevé, où la scène religieuse semble presque se perdre dans l’immensité du monde. Pour la première fois, le regard du spectateur est invité à se promener dans la nature. Il faut citer Pieter Bruegel l’Ancien, Jérôme Bosh sans oublier l’allemand Albrecht Dürer .
Albrecht Dürer – Etang
Albrecht Dürer – Paysage, Joachim Patinir Fuitre en égypte